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Le choix du chômage

Le Docu BD

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BD de Benoît Collombat et Damien Cuvillier
Futuropolis (2021), 269p., noir et blanc, one-shot.

Coup de coeur! (1)Dans quatre jours c’est le premier mai, fête du travail et période idéale pour aborder ce monument de la BD documentaire, trop peu mis en avant lors de sa sortie l’an dernier et que bon nombre d’électeurs auraient bien fait de lire… Les deux-cent soixante-neuf pages d’une densité impressionnantes rappellent l’énorme travail des auteurs de La Bombe, dont la complexité et la profondeur rejoint l’enquête de Collombat du Cuvillier. Dépassant de loin la norme moyenne des documentaires en BD, cet ouvrage est une somme à la lecture indispensable qui revient sur soixante-dix ans de construction européenne et d’essor d’une pensée dominante marquée par un ordolibéralisme assumé. Le choix du chômage n’est pas une question mais une certitude après avoir refermé cet album.

La sélection parfaite pour se fâcher avec vos proches : politique &  religion sous le feu de l'investigation BD - Bubble BD, Comics et MangasOrganisé en quatre partie volumineuses traitant des théories néolibérales, du pouvoir socialiste de François Mitterrand, de la construction européenne et la crise de 2008, les auteurs s’appuient sur les témoignages d’un très grand nombre d’acteurs de premier plan, de Jean-Pierre Chevènement à Pascal Lamy (ancien directeur de l’OMC) en passant par toute une galerie de directeurs de cabinet, hauts-fonctionnaires et responsables financiers. Le journaliste d’investigation multi-primé qui a enquêté sur l’affaire Boulin et sur les affaires de Bolloré en Afrique est déjà à l’origine du réputé Cher pays de notre enfance avec Davodeau. Sa neutralité journalistique est indéniable et la portée de ce nouvel ouvrage va bien plus loin que le précédent en ce qu’elle jette une lumière aveuglante non seulement sur le choix de favoriser l’inflation basse et un chômage haut en France (les mécanismes économiques opposant les deux) comme en Europe mais plus largement l’adoption d’une vision néolibérale par l’ensemble des acteurs de la construction européenne, des dirigeants français des quarante dernières années et le caractère assumé d’une supranationalité qui ne s’encombre pas de choix démocratiques comme le résumait en 2015 le président de la Commission Juncker. L’esprit chrétien de la prédestination et du mérite infuse une idée selon laquelle le peuple est dangereux dans ses passions et a besoin d’être forcé dans ses choix. Comme le font les auteurs de Res Publica, la quantité de citations in extenso des personnes qui ont été aux manettes ne laisse pas place au doute.

Le choix du chômage », une enquête sur les racines d'un fléau françaisLa lecture de l’album reste néanmoins ardue de part la densité des informations et la complexité des thèmes abordés. On parle en effet de mécanismes économiques comme d’arbitrages de cabinets, d’influence diplomatique entre Etats-Unis et gouvernements européens en reconstruction. Il faut s’accrocher par moment tant la précision est chirurgicale et le journaliste peut fort heureusement s’appuyer sur le talent indéniable de son dessinateur qui excelle tant dans sa qualité graphique sur les portraits des témoins clés que sur les mises en scènes illustratives au format dessin de presse. Rarement un documentaire aura autant profité de son dessin pour fluidifier le contenu sans oublier l’aspect artistique du format BD.

S’il est choc, le titre est pourtant un peu trompeur en ce qu’il n’est qu’un lancement pour décrire la construction d’une Union européenne néolibérale dont le caractère non démocratique apparaît malheureusement inhérent au projet initial. Ne s’attardant malheureusement pas sur l’espoir qu’à fait naître l’esprit de l’Etat social lors du rejet du Traité constitutionnel de 2005, le projet de Collombat et Cuvillier est totalement déprimant tant il décrit un itinéraire autoritaire et manipulateur dans lequel il ne De Pompidou à Macron, les dirigeants ont fait le choix du chômagesemble pas y avoir d’échappatoire sauf à attendre le fascisme. Un fascisme dont s’accomode parfaitement le Capitalisme comme l’expérience chilienne nous l’a montré et comme l’expliquent la plupart des historiens et économistes hétérodoxes. Une conclusion qui fait refléchir pour un album sorti un an avant le funeste scrutin que nous venons de vivre et qui interroge sur une méfiance peut-être pas si franchouillarde de la population française envers une Union européenne que nombre de citoyens ont sans doute perçus comme loin de l’idéal présenté.

Il y a des ouvrages qui éclairent et des ouvrages qui bouleversent la perception du monde et de l’Histoire. Le Choix du chômage est de ces derniers tant vous ne pourrez plus regarder les politiques, les élections et l’Union Européenne avec le même regard. Un regard que ce magnifique album peut réveiller d’une longue torpeur pour nombre d’entre nous.

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Actualité

Aujourd’hui on vote!

Élection présidentielle 2022 : les dates clés | Vie publique.fr

Salut les bdvores! 

Si vous suivez mes réseaux sociaux vous avez vu que je suis passé en mode campagne, car ce scrutin est historique pour qui promeut une société culturelle, bienveillante et un avenir positif pour notre pays… Comme ce blog reste un blog de BD et mais que la campagne officielle est terminée et oblige à une certaine réserve je profite de ce jour pour vous proposer une très jolie BD documentaire réalisée en 2017 et actualisée cette année par le dessinateur Reno (Aquablue). C’est très beau, pédagogique, ça dédramatise le projet pour ceux qui penseraient encore qu’il s’agit de mettre en place une dictature soviétique.

 

https://bd.laec.fr/

Profitez donc de ce dimanche électoral pour vous informer en BD et surtout, SURTOUT, n’oubliez pas d’aller voter! On se retrouve demain pour un très beau docu sur Roberto Saviano et, je l’espère, une France pleine d’espoir…

****·Actualité·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Zaï-Zaï-Zaï-Zaï

La trouvaille+joaquim

BD de Fabcaro
6 pieds sous Terre (2015), 70p., one-shot.

L’album a reçu de nombreux prix en festival BD et critiques, il a été adapté à la radio, au théâtre et au cinéma.

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C’est l’histoire d’un type qui en oubliant sa carte du magasin devient ennemi public numéro un. C’est l’histoire d’une société qui ne sait plus ce qui est grave de ce qui ne l’est pas. C’est l’histoire d’une République où le buzz médiatique détermine la manière de penser des citoyens. C’est l’histoire d’un road-movie en absurdistan qui dézingue une France terrorisée par son ombre…

Seule l’humour permet d’aborder des questions centrales, profondes, sans avoir à se confondre en excuses pour les gros mots et la radicalité de l’uppercut. Véritable phénomène (… dans le milieu des lecteurs de BD, soyons raisonnables!), le court album de Fabcaro jouit d’une réputation qui dépasse ses seuls lecteurs. Partant d’un postulat absurde l’auteur déroule sa dissection d’une société qui n’a plus de boussole au fil de séquences qui prennent le format de magazines d’humour. Sur un schéma très proche de ce que proposent Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud sur leur série Faut pas prendre les cons pour des gens dans Fluide Glacial, Fabcaro fait rire, avec un fond. Si l’absurde est toujours la source du rire, il pointe toujours des formules, des raisonnements télécommandés et surtout l’absence totale de réflexion de nos concitoyens qui passent sans transition d’une crainte de terroristes cachés parmi nous à la terreur d’un virus avant de s’indigner du sort d’un peuple soudain frère aux portes de l’Europe. Ici un vigile menace de faire des roulades arrières, les voitures Renault font des cabrioles et les parents déconnent avec leurs enfants sur le danger de tomber sur un Nordhal Lelaldais en sortant de l’école…

Bédéthèque idéale #92 : “Zaï zaï zaï zaï”, le goût pour l'absurde de FabcaroLa force de l’absurde est de créer des parallèles évidents, incontestables, de rendre immédiatement grossiers des schémas de pensée pourtant quotidiens aujourd’hui. Ici l' »autre » dangereux, étrange car différent est l’auteur de BD (la petite touche autobio pour déconner). Transposez les discours gentiment racistes en remplaçant « migrant » ou « musulmans » par « auteur de BD » et vous avez évidemment des séquences tordantes d’absurdité et bêtise. La technique est connue mais toujours aussi mordante et efficace.Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro : la BD la plus drôle du monde

Notre époque use et abuse du comique (notamment au cinéma) en ayant totalement oublié sa dimension politique, dans un politiquement correcte usant. L’humour n’est jamais aussi bon que lorsqu’il attaque, qu’il dénonce, comme le montre un Wilfried Lupano tout au long de sa bibliographie. Tout juste adapté au cinoche, Zaï-zaï-zaï-zaï (et grand merci à l’auteur pour la rédaction fort aisée de son titre…) est une lecture nécessaire qui joint le salubre à l’agréable.

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Actualité·BD·Cinéma·Comics·Guide de lecture·Manga

8 mars: journée internationale des droits des femmes

A l’occasion de la journée international des droits des femmes nous vous proposons une sélection d’albums qui parlent des luttes pour l’égalité ou sur des figures féministes et de femmes remarquables…

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****·Actualité·Cinéma·Comics·Guide de lecture

The Batman: les comics qui l’ont inspiré…

The Batman : un poster et un logo officiels et artistiques pour le film de  Matt Reeves - GAMERGEN.COM

La sortie d’un film Batman est un évènement. Le plus célèbre des super-héros en slip n’a finalement pas tant de version que cela si l’on exclue l’anomalie commise par Joël Schumacher dans les années quatre-vingt dix. Pour accompagner ce qui semble la proposition la plus fidèle à l’univers sombre et mythologique des comics depuis Tim Burton les éditions Urban (éditeur officiel de DC comics en France) proposent une liste de comics « officiels » dont se sont inspirés (voir plus…) les créateurs du film.

Vous trouverez le lien vers les articles sur les couvertures des albums que nous avons chroniqués. Bonne lecture et bon film!

****·Actualité·Cinéma·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Batman: Imposter

Recueil de 152 pages de la mini-série écrite par Matson Tomlin et dessinée par Andréa Sorrentino. Parution en France aux éditions Urban Comics, collection Black Label, le 25/02/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Beware the Bat

Depuis trois ans, la ville de Gotham subit une campagne violente, menée par un homme anonyme dont certains doutent même de l’existence. Le but apparent de cette figure nocturne est de lutter contre la criminalité et la corruption qui gangrènent la cité depuis des décennies, quitte à se mettre à dos la police et se mettre au ban d’une société devenue apathique.

Cet homme, déterminé, entraîné et disposant de ressources considérables, n’est autre que Bruce Wayne, héritier de la fortune colossale de ses défunts parents, assassinés sous ses yeux dans une ruelle sordide. Mû par une colère dévorante, Bruce est devenu le Batman, le justicier de l’ombre craint par les criminels et méprisé par le système.

Batman est peu à peu devenu le symbole d’une justice alternative, qui ne fait pas de compromis, remportant une certaines adhésion populaire malgré la traque officielle qui lui est donnée. Et contre toute attente, les efforts colossaux de Bruce ont fini par porter leurs fruits, car pour la première fois depuis 54 ans, le crime recule à Gotham. C’est même la première fois, ce soir-là, qu’aucun crime violent n’est répertorié dans la cité. Une vraie consécration, que tout homme censé aurait pris le temps de célébrer.

Mais vous l’aurez compris, Bruce n’a rien d’un homme censé. Noyé dans sa croisade, il ignore sciemment ses limites jusqu’à être grièvement blessé, par deux crétins anonymes qui s’en vont sans demander leur reste. A cours d’options, Bruce échoue chez la Docteure Leslie Thompkins, qui l’avait suivi enfant. Leslie découvre ainsi avec effroi que le jeune patient qu’elle connaissait est en réalité un justicier ultra violent. Partagée entre sa volonté de sauver Bruce de lui-même et les enjeux liés à sa croisade contre le crime, elle décide de l’aider en lui imposant des séances de psychothérapie, auxquelles le jeune homme devra se plier au risque d’être dénoncé par sa psy.

Malheureusement, ce n’est pas le seul problème que va devoir affronter notre héros. Un autre justicier, arborant lui aussi le symbole de la chauve-souris, exécute des criminels, franchissant ainsi la seule limite que le véritable Batman s’impose. Harcelé de tous cotés, traqué par le GCPD et par les élites corrompues de Gotham, Batman n’aura peut-être pas l’occasion de laver son nom et d’attraper l’imposteur.

Le film le plus attendu de l’année, The Batman, débarque dans nos salles obscures, poussé par une vague de hype comme en voit que pour les icones de la pop-culture. Ça tombe bien, l’Homme Chauve-Souris en est une, avec ses éléments clés, ses poncifs et piliers, que de nombreux auteurs, en 80 ans de continuité, se sont amusés à manier et remanier. Après des interprétations toujours plus excentriques (Batman, la série télé avec Adam West, Batman Forever et le trèèès controversé Batman & Robin), Christopher Nolan est entré en scène et a livré une trilogie qui a redéfini en profondeur le personnage et sa mythologie aux yeux du public.

Son leitmotiv ? Une approche sombre et réaliste, centrée sur les tourments et la psychologie ambigüe de son héros. Dans quel but un homme peut-il se lancer dans une telle croisade ? Quelle motivation, quelles ressources et quel entrainement cela requiert-il ? Narrativement parlant, Nolan n’est bien sûr par le premier à tenter cet angle d’approche, puisque des auteurs comme Frank Miller l’avaient déjà envisagé 20 ans auparavant (Batman Year One, The Dark Knight Returns, etc). Ces œuvres ont d’ailleurs servi de base de référence à Nolan pour sa trilogie.

Aujourd’hui, c’est Matt Reeves qui s’attaque au problème Batman, après une brève passade de Zack Snyder, avec le concours d’un Ben Affleck qui n’a pas fait l’unanimité parmi les fans. Le scénario du film de Reeves est cosigné par Mattson Tomlin, jeune auteur et réalisateur américain qui s’est d’abord fait la main sur The Imposter, dans lequel il développe la vision réaliste en vogue pour le justicier de Gotham.

Il s’agit donc ici d’explorer le coût personnel de la croisade du Chevalier Noir contre le crime, avec le plus de vraisemblance possible. Première idée imposée par le scénariste, son Batman est seul: ni Alfred, ni Gordon pour le soutenir ou appuyer ses actions. En effet, il est assez difficile d’imaginer que les proches d’un justicier, à plus forte raison un homme en colère comme Bruce, cautionneraient un tel comportement. Idem pour Gordon: un fonctionnaire de police qui collaborerait avec un homme en marge de la loi n’y laisserait-il pas sa carrière ?

La seconde idée est que la santé mentale et l’équilibre d’un justicier seraient réellement compromis, au point que l’on puisse douter de la cohérence de ses actions. Pour le reste, Tomlin met en lumière les fondamentaux de Batman, à savoir la préparation mentale et physique, les talents d’enquêteur et la dangerosité de Gotham. Il marque aussi des points en faisant rapidement de Bruce Wayne le suspect n°1 de l’enquêtrice chargée de traquer Batman.

Sur le plan graphique, Andrea Sorrentino, passé maître dans l’art de poser des ambiances glauques, est ici tout à fait à son aise. Inventif dans son découpage, il laisse la mise en scène au service de l’écriture mais n’excelle pas véritablement lors des phases d’action.

En résumé, Batman the Imposter est une exploration immersive de la psyché batmanienne, un avant-goût prometteur du film !

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Res Publica : cinq ans de résistance 2017-2021

Le Docu BD
BD de David Chauvel et Malo Kerfrieden
Delcourt (2022), 344p., One-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Coup de coeur! (1)

Le temps passe, la mémoire trépasse. Ce très volumineux et dense album est là pour nous le rappeler. Cruellement, salutairement, comme un uppercut démocratique qui nous réveille d’un trop long cauchemar. Dès sa préface, le scénariste des 5 Terres et de Robilar (où il proposait déjà sa version du monument La ferme des animaux d’Orwell) se fait modeste, ne se réclamant ni du journalisme ni du politologue, demandant la bienveillance des lecteurs qui trouveront quelques facilités, quelques erreurs de dates dans cette quantité phénoménale de sources (dont les références seront listées en fin d’album). Il y a deux ans La Bombe marquait les lecteurs BD par sa pagination, par son travail pédagogique et historique très important, avec le succès attendu et mérité. Sorti opportunément juste avant les élections présidentielles, ce Res Publica qui résonne dans un premier temps comme un pamphlet et s’avère bien plus, est de salubrité publique alors que le storytelling sondagier proclame déjà Emmanuel Macron réélu face à Marine Le Pen.

L’ouvrage s’ouvre sous le patronage du Larousse en nous rappelant ce que signifie République. Et tout au long de ces trois-cent quarante pages le scénariste en colère revient aux fondamentaux, que les coups réguliers des dirigeants depuis vingt ans ont fait perdre de vue à leurs concitoyens. Ce faisant il questionne à la suite des Gilets jaunes le principe même de démocratie représentative. Ce débat tranché temporairement lors de la Révolution française entre la démocratie directe et celle, plus bourgeoise des élus, a été ramené plus vif que jamais par cette révolte populaire, la plus importante sans doute depuis celles du XIX° siècle.

Si Res Publica n’est pas un album sur les gilets jaunes, la couleur de sa couverture et sa bichromie en font bien évidemment un axe central d’analyse de ce quinquennat présenté comme le plus grand hold-up de la finance et de la bourgeoisie conservatrice de notre histoire. Revenant avec minutie sur ce qui a amené Macron à la tête de l’Etat, Chauvel permet via d’omniprésentes citations de comprendre ce que le bruissement du monde et la frénésie médiatique ont noyé. Non seulement Emmanuel Macron n’a jamais été du « centre » mais son agenda était annoncé et lisible (contrairement à son prédécesseur) et son arrivée à la Présidence de la République a été confisquée par ces circonstances déjà subies en 2002, face à l’extrême-droite. Ainsi ce président le plus mal élu de la V° République (et donc minoritaire dans la population) plaça immédiatement des chefs d’entreprise (dits « société civile »), dont sept millionnaires, dans son gouvernent, pour produire pas moins que ce que le duo infernal des années quatre-vingt Thatcher-Reagan proposèrent au monde: une rupture définitive avec l’héritage de la Libération et le concept d’Etat-providence.

Les moins à gauche des lecteurs tiqueront par moment sur l’orientation, la radicalité du propos. Il est certain qu’un bon montage de citation et d’évènements permet de faire dire à peu près ce que l’on veut à des personnes. Les médias nous le montrent tous les jours et les auteurs le décortiquent très finement quand au traitement médiatique fort déloyale de la révolte jaune. En cela l’album est bien un pamphlet qui ne vise aucunement la neutralité. Et pourtant… Le travail journalistique est immense: le cœur du projet est bien de se baser sur les faits, déclarations, séquences filmées, pour les mettre en perspective. C’est à ce titre que l’ouvrage est d’une lecture indispensable pour rappeler à tout citoyen qui s’apprête à voter ce que notre président s’est permis, à commencer par une violence sans pareil en régime démocratique de la part de l’appareil policier.

Entrecroisant le déroulé chronologique de quelques témoignages de gilets jaunes, les auteurs permettent de saisir (comme l’a très bien fait le récent Mon rond-point dans ta gueule) la réalité d’un mouvement populaire et d’une France définitivement scindée d’une élite aveugle. On parle depuis des années d’une France des Quartiers en marge de la République. Le géographie Christophe Giuly parle de la France périphérique depuis les années deux-mille. Les Gilets jaunes et le niveau inédit des partis contestataires dans les intentions de vote montrent comme jamais qu’une rupture est en train de survenir, qui rend plus incertain que jamais le prochain scrutin présidentiel.

Il y a dans le processus démocratique et dans son fonctionnement un absent. Dans la politique française cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n’a pas voulu la mort – Emmanuel Macron, 2015.

Les faits mis bout à bout sont choquants et interrogent sur la possibilité démocratique qu’un tel projet soit maintenu au pouvoir. La rupture entre des élites coupées d’un peuple qui ne profite pas du néo-libéralisme est évidente à la lecture de l’ouvrage. Un ouvrage que tous les citoyens devraient lire d’ici avril pour se rappeler que seul le peuple détient le pouvoir. Notamment lors de l’élection présidentielle.

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Mon rond-point dans ta gueule

Le Docu BD
Bd de Sandrine Kerion
La boite à bulle (2022), 144p., One-shot.

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bsic journalismMerci à la Boite à bulle pour cette découverte

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On oublie vite. Une crise en remplace une autre et l’on se retrouve à la lecture de ce formidable reportage BD à se rappeler qu’il y a moins de deux ans s’est déroulé une des plus importantes révoltes populaires  de notre histoire, qui a fait vaciller le pouvoir jupitérien de la Cinquième République. Le Covid est depuis passé par là, concluant un moment qui s’était déjà refermé, participant à son oubli et aggravant les symptômes qu’avaient révélé les gilets jaunes.

https://media.ouest-france.fr/v1/pictures/MjAyMTEyMjFlNDYxYzE0N2QwOTAxYzZlOTlhNjVmODljY2RlMDQ?width=480&focuspoint=50%2C25&cropresize=1&client_id=bpeditorial&sign=3c3e628c1aa773f2228b999cb3ad13dc0f4039d70d1bbc94c2edda1724cabe6eBien qu’elle se présente comme une simple citoyenne la démarche et le travail de Sandrine Kérion sont résolument journalistiques et absolument professionnels dans sa réalisation. Refusant de se positionner (tout en expliquant en préface qu’elle a petit à petit découvert la pertinence de la révolte) elle se propose au travers de ces neuf portraits de raconter des histoires de vie, celle de la très grande majorité de nos concitoyens vivant souvent de petits boulots, plus ou moins abîmés par la vie, aux cultures familiales et sociales variées mais se rejoignant dans une certains modestie, souvent choisie, celle des gens qui n’attendent guère d’aide mais constatent que leurs efforts deviennent dérisoires au regard d’une France d’en haut qui les méprise.

L’ouvrage s’ouvre sur un remarquable récapitulatif de trente pages qui fait un bien fou à qui a raté le départ ou a eu du mal à comprendre le déroulé et les objectifs des manifestants dans un traitement médiatique qui a, on peut le dire, été fortement déloyal. L’autrice ne verse pas dans l’accusation facile et explique par moment les raisons d’une méfiance et d’une difficulté à comprendre l’identité d’un mouvement qui n’en avait guère d’autre que ce gilet. Les témoignages qui suivront rappelleront bien la présence de violents, de racistes, avec qui la cohabitation n’a finalement pas été possible. Ce fut une les raisons communes du retrait du mouvement parmi les personnes rencontrées par Sandrine Kérion. Le déclenchement de la violence en fut une autre, permettant au système politico-médiatique et à la frange « bourgeoise » de ne plus voir autre chose que le vernis sur la colère.

Ce qui marque dans ces itinéraires, outre de rappeler ce que sont les français, c’est qu’il n’y a pas de misérabilisme. Dans ce secteur particulier (il faut le reconnaître), cette Bretagne de l’agroalimentaire industrielle, ces gilets jaunes sont la frange gauche, majoritairement non violente, non raciste et plutôt encline à voter Melenchon. Comme on l’a vu si à l’origine l’autre frange, réactionnaire et raciste avait occupé les ronds-points, assez vite plus rien ne pouvait coller. Surtout, la répression policière féroce des Amazon.fr - Mon rond-point dans ta gueule: Portraits de gilets jaunes -  Kerion, Sandrine, Le Bolloc'h, Yvan - Livresmanifestation, après que le pouvoir eut compris qu’aucune structuration pérenne n’était à attendre du fait même de la trop grande différence entre les membres, a beaucoup joué dans le retrait des témoins.

Ces gens sont des français moyens, pas nécessairement dotés d’une famille dysfonctionnelle, n’ayant pas toujours échoué à l’école, simplement des gens qui n’ont pas de patrimoine, ni culturel ni matériel et qui pensent que seule la volonté suffit pour s’en sortir honnêtement. Quasiment tous convergent, après une pointe d’amertume, pour reconnaître le formidable mouvement d’éducation politique et des vertus du collectif parmi ces milliers de femmes et d’hommes qui ne savaient pas qu’ensemble on est plus fort que seuls.

Incroyablement honnête, juste, cet ouvrage tombe à point nommé pour rappeler d’où l’on vient et que rien n’est inéluctable. Et s’il confirme l’échec inéluctable de la révolte, Covid ou pas, il nous dit aussi que tous ces gens qui se sont redécouvert un pouvoir citoyen n’ont pas disparu et ne sont sans doute pas plus visible dans les radars des instituts de sondage qu’à la veille du déclenchement de la révolte des ronds-points.

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Hong-Kong, cité déchue

Le Docu BD
Manga de Kwong-Shing Lau
Rue de l’échiquier (2021), 196 p., One-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Rue de l’échiquier pour cette découverte

Depuis 2013 le hong-kongais Kwong-Shing Lau travaille dans l’illustration, que ce soit par la publication de comics, l’organisation d’expositions ou d’évènements publics. Lorsque surviennent les manifestations de 2019-2020, la féroce répression dont il est témoin le met dans un état de sidération et le pousse à utiliser son art pour exprimer et montrer ce qu’il se passe dans sa ville, au moyen d’une technique de crayonnés d’une grande maîtrise.

PNG - 952.5 koPour comprendre ce livre très intime il est important de revenir un peu en arrière. Lorsqu’en 1997 le gouvernement de Londres rétrocède le territoire de Hong-Kong à la Chine continentale après un bail de 99 ans issu des guerres de l’Opium à la fin du XIX° siècle, l’accord prévoit que le système politique spécifique de ce territoire sera maintenu pour cinquante ans. Les signes avant-coureurs ont lieu en 2014 lorsque Pékin annonce une reprise en main sur l’élection du chef de l’exécutif Hong-kongais, ce qui provoque une « révolte des parapluies » qui échoue dans la répression. Le nouveau gouvernement désormais pro-Pékin prépare une loi d’extradition qui permettrait d’envoyer dans l’obscurité du système répressif chinois tout militant pro-démocratie. Les manifestations reprennent et sont cette fois noyées dans le sang avec l’aide des mafia locales.

抗疫救港Prenant la forme de dessins de presse destinés à illustrer des évènements ou séquences spécifique de cette lutte, ce qui touche le plus dans ce témoignage ce sont les réflexions personnelles de ce jeune auteur qui réalise brutalement que les normes qu’il croyait inébranlables en matière de libertés publiques et d’expression démocratique pouvaient voler en éclat de manière très violente, très rapide. Son invitation aux citoyens des pays libres à jauger la solidité de leurs institutions et à rester extrêmement vigilants sur l’attitude de leurs gouvernants en matière de respect démocratique est très émouvant et sonne comme une alarme en cette époque d’Etat d’urgence permanent et d’acceptation de restrictions progressives.

Pas a proprement parler une BD non plus qu’un reportage presse, Hong-Kong une cité déchue apparaît plus comme un carnet intime d’un témoin d’une violence sans pareil. Les lacrymo, matraquages et éborgnements par flashball nous interpellent particulièrement en France après l’épisode des gilets jaunes en nous obligeant à comparer ce que nous considérons comme une France démocratique et ce que Kwong-Shing Lau considérait comme une Hong-Kong démocratique. Bien sur il y a des morts là-bas, bien sur il y a un gouvernement autoritaire derrière, bien sur les mafias sont impliquées avec le gouvernement local. Mais c’est bien notre perception de citoyens et notre responsabilité de vigie démocratique qui est directement interpellée.

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Le Dernier Livre

La BD!

Histoire complète en 72 pages écrite par François Durpaire et dessinée par Brice Bingono. Parution le 24/11/21 aux éditions Glénat.

Du pain, des virus et des jeux

Dans un futur pas si éloigné, une virulente pandémie a forcé les sociétés modernes à se réinventer et à proscrire autant que possible les contacts entre individus. S’en sont suivis une passation de pouvoir et un changement de régime, qui ont vu les géants du numérique s’emparer des principes de la démocratie.

Comme pour tout régime non-démocratique et autoritaire, l’accès au savoir a très vite été identifié comme antithétique, voire dangereux, car il favorise l’esprit critique et ne correspond plus à la consommation de masse qui est aujourd’hui la colonne vertébrale de nos sociétés. C’est donc tout naturellement que les écoles sont fermées, au profit d’une digitalisation du savoir. Les livres sont bannis, les librairies et le secteur du livre sont également prohibés, et le nouveau régime va même jusqu’à concevoir un nouveau langage à visée universelle.

Tout ceci est bien entendu appuyé par un état-policier. Tous les contrevenants qui conservent et utilisent encore des livres sont violemment traqués et punis, et la culture elle-même fait l’objet d’une censure, opérée à l’aune des objectifs mercantiles du nouveau gouvernement.

Car les seuls rassemblements permis sont dans les centres commerciaux, où les individus sont abreuvés de contenus digitaux prédigérés pour eux.

La jeune Héliade est née dans ce monde, qui n’a pas mis longtemps à sombrer dans l’obscurantisme et la violence. Ses parents se sentent impuissants à lui épargner cette mise à mort collective de l’esprit et de la culture, et font ce qu’ils peuvent pour préserver le peu qu’il leur reste de liberté de penser. Mais un beau jour, Héliade est enlevée en plein centre commercial, par un homme portant un masque à l’effigie de Victor Hugo. C’est le début d’un chassé-croisé risqué entre les résistants du livre et ses farouches opposants.

Fahrenheit 1984

François Durpaire, déjà auteur de la trilogie La Présidente, éditée aux Arènes, est un universitaire régulièrement aperçu à la télévision en tant que consultant expert des questions politiques et culturelles aux Etats-Unis. Il érige ici un récit fortement influencé par l’actualité récente, auquel il mêle des thématiques dystopiques bien connues et issues de la littérature américaine du XXe siècle.

En effet, l’idée des autodafés à grande échelle, en plus d’appartenir à l’Histoire, était déjà évoquée dans des œuvres telles que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. L’œuvre est d’ailleurs elle-même référencée dans l’album, dans une scène où l’un des personnages note la similarité des situations. La comparaison peut aller plus loin, puisque, comme dans le célèbre roman, les résistants qui étudient encore les livres s’éveillent à l’idée que le livre vit encore en eux, quand bien même la dernière copie qui en subsistait a été brûlée.

L’autre source d’inspiration pourrait être 1984, qui s’est d’ailleurs payé plusieurs adaptations BD l’an passé. La surveillance de masse, la novlangue et la double-pensée ont clairement guidé le scénariste dans l’élaboration de son univers post-pandémie.

Néanmoins, si l’on peut accorder à cet album un poésie et un lyrisme maitrisés, il n’en demeure pas moins que les ressorts dramatiques qui en ressortent paraissent plats. Les personnages en eux-mêmes ne sont pas idéalement creusés, et on constate avec étonnement que le cœur de l’album, soit 24 pages, correspond à une seule scène, un échange entre une professeure et ses élèves retraçant amoureusement l’histoire du livre et de l’écriture.

Ceci laisse donc peu de place aux ressorts dramatiques, même si la conclusion, certes confondante de naïveté et d’optimisme, s’avère cohérente avec l’ensemble du récit. C’est ce qui fait que le Dernier Livre est moins un thriller d’anticipation dystopique (comme promis par la quatrième de couverture) qu’un vibrant hommage au prodige de l’écrit et du savoir (ce qui est tout naturel venant d’un universitaire engagé).

La partie graphique, quant à elle, est tout à fait sublime, grâce au talent de Brice Bingono, qui livre de superbes planches dans la lignée d’un Travis Charest.

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