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Rorschach

Histoire complète en 320 pages, écrite par Tom King et dessinée par Jorge Fornès. Parution en France chez Urban Comics, collection DC Black Label, le 03/06/22.

bsic journalism

Merci aux éditions Urban pour leur fidélité.

Armageddon et compromis

Trente-cinq ans après la conclusion de la saga Watchmen, qui voyait le plan minutieux d’Ozymandias se réaliser, le monde a poursuivi sa route, évitant, de peu, l’apocalypse nucléaire que promettaient les projections les plus pessimistes de la Guerre Froide.

Pour cela, Ozymandias, l’homme le plus intelligent du monde, avait du commettre un acte ignoble, à savoir lâcher secrètement une créature artificielle sur la ville de New York, qui tua des millions d’américains. Face à cette tragédie causée par un ennemi commun, supposément extraterrestre, les nations les plus puissantes du monde, qui jusque-là étaient prêtes à s’envoyer des pluies d’ogives nucléaires sur le coin de la tête, ont mis de côté leurs différends pour créer enfin un monde meilleur, comme le prévoyait Ozymandias. Et trente-cinq ans après ce compromis, que reste-t-il de ces velléités utopistes ? Pas grand-chose, c’est ce que nous allons voir.

En 2020, le monde n’a certes pas été englouti dans les cendres d’une guerre nucléaire, mais l’ambiance et les esprits sont plus désespérés que jamais. Depuis seize ans maintenant, le président Redford mène le pays dans une certaine hégémonie, soutenu par le 51e état qu’est devenu le Vietnam, après la victoire obtenue grâce aux pouvoirs du Dr Manhattan. En cette période d’élection, les regards se tournent vers l’adversaire le plus sérieux de Redford, le Gouverneur Gavin Turley, qui mène une campagne au vitriol contre le Président Redford.

Lors d’un meeting de campagne, l’impensable survient. Deux individus sont abattus, alors qu’ils s’apprêtaient à assassiner le gouverneur Turley. Compte tenu des profils atypiques des deux terroristes, à savoir un vieux dessinateur de 80 ans déguisé en Rorschach et une jeune cowgirl de 20 ans, un détective, dont nous n’apprendrons jamais le nom, est dépêché pour mener une enquête parallèle à celle du FBI.

Qui étaient Wil Myerson et Laura Cummings, et qu’est-ce qui a pu les pousser à planifier ce crime ? Cette question lancinante va mener le détective au cœur d’une enquête troublante où les lignes qui séparent le bien et le mal vont se brouiller irrémédiablement.

Une enquête qui tache(s)

On ne présente plus le chef d’œuvre d’Alan Moore qu’est Watchmen, le roman graphique qui a révolutionné le genre en cassant les codes super-héroïques. Doté de plusieurs niveaux de lecture, Watchmen offrait alors au public de multiples interrogations politiques et philosophiques, sur le mythe du surhomme et sur ce qu’impliquerait leur présence dans un monde traité de façon réaliste.

L’un des personnages emblématiques de Watchmen est bien évidemment Rorschach, le justicier au masque taché rappelant le fameux test du même nom. Ce personnage ambigu, violent et psychotique, est inspiré à la fois de Mr A et de Question deux créations de Steve Ditko, génie des comics plus connu pour avoir cocrée Spider-Man et Doctor Strange.

Au moment de la création de Mr A et Question, Steve Ditko était un partisan de la doctrine objectiviste, un mouvement de pensée philosophique qu’Alan Moore avait en horreur. L’auteur anglais a donc amalgamé ces personnages qu’il abhorrait pour en faire Rorschach, un fanatique violent dont la philosophie est une version caricaturale de l’objectivisme.

A son tour, Tom King s’empare du mythe Rorschach pour dresser un portrait de son époque, et traite le personnage davantage comme un concept qu’un être pensant. Dans le scénario, le Rorschach original est mort depuis longtemps, mais son héritage demeure, un héritage sanglant qui réfute toujours toute compromission. King nous plonge, au cours des 300 pages qui composent son enquête, dans la psyché torturée de personnages désespérés, qui n’ont rien à perdre. La folie qui grignote les fondations du monde de Watchmen semble tout droit sortie de notre monde à nous, où la vérité à perdu son V majuscule pour se subdiviser en considérations, en opinions travesties en faits (soit tout le contraire de l’objectivisme).

Il est plaisant également de constater que l’auteur a su conserver la veine uchronique, en extrapolant les éléments qui découlaient de la première mouture. Ici, la victoire au Vietnam permise par l’intervention du Dr Manhattan a engendré la création d’un 51e état, sur lequel s’appuie le Président Redford pour ses multiples réélections. Nous avons aussi quelques pivots majeurs de l’Histoire contemporaine, tel que le 11 septembre, qui sont affectés par cette version alternative. L’auteur nous permet aussi de constater la vacuité relative du sacrifice consenti par les héros, notamment Ozymandias, Manhattan et Rorschach, en faveur de la paix.

En effet, le mensonge originel, concocté par Ozymandias, soutenu par Manhattan mais conspué par Rorschach, qui consistait à simuler une attaque extraterrestre dans les plus grandes villes du monde afin d’unifier les nations qui s’apprêtaient à se faire la guerre, n’aura eu qu’un succès relatif, puisqu’il aura engendré paranoïa et désespoir, au point que des décennies plus tard, les citoyens les plus radicaux croient encore qu’une attaque est imminente et que les « calmars » continuent de s’insinuer dans les cerveaux humains.

Gageons que « l’homme le plus intelligent du monde » n’avait pas anticipé cette issue, ni les complications qu’elle engendrerait. Pourtant, Ozymandias n’était pas ce que l’on pourrait qualifier de naïf, bien au contraire, mais sa foi en l’Humanité était sans doute déjà trop grande, ou ses standards trop élevés pour le commun des mortels, tandis que des personnages comme le Comédien ou Rorschach avait percé le voile de la prétendue civilisation pour scruter la véritable nature humaine, celle que l’on tente vainement de dissimuler derrière un vernis normatif.

Pour en revenir au sujet, King écrit une enquête au long cours qui détonne par rapport à ses travaux habituels. On n’y retrouve ni ses formats de planche favoris, ni le style particulier de ses dialogues. Le protagoniste en lui-même est un canevas vierge, comme si, à la façon de Rorschach dont le masque change constamment, c’était au lecteur d’y projeter sa conscience et ses a priori politiques et philosophiques.

Graphiquement, le style de Fornès est tout à fait en phase avec le ton de l’œuvre, et rappelle le travail de Michael Lark sur Gotham Central.

RORSCHACH est donc, vous l’aurez compris, une œuvre pertinente écrite par un auteur concerné, à lire absolument si vous vous êtes intéressé à Watchmen.

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