****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le photographe de Mauthausen

BD Salva Rubio et Pedro Colombo
Le Lombard (2017), 168p., one-shot.

Premier ouvrage de fiction historique revenant sur l’incroyable histoire du photographe espagnol Francisco Boix, Le photographe de Mauthausen a ensuite été adapté en film (disponible sur Netflix) en 2018. L’ouvrage comporte un volumineux cahier historique reprenant en détail les éléments dessinés dans l’album et des photos sauvées par Boix et intégrées à la BD. Aussi important que la fiction, le dossier est un élément à part entière du projet et mérite un Calvin.

couv_311595

mediathequeRépublicain espagnol réfugié en France puis enrôlé de force avec ses compatriotes dans l’armée française sur le Front Est, Francisco Boix se retrouve capturé lors de l’offensive allemande et envoyé au camp d’extermination de Mauthausen. Là, réalisant l’horreur, il va mettre au point avec ses camarades communistes, un plan pour subtiliser et faire sortir des centaines de clichés photographiques documentant les exactions des nazis…

Mauthausen39Lorsqu’il est sorti cet album mêlant fiction et réalité a beaucoup fait parler de lui, pour des raisons évidentes. Le sujet, aussi dramatique que romanesque a tout pour fasciner les scénaristes et auteurs de tout poil en créant une forme de héros improbable dans la mécanique implacable et inhumaine des camps. Comment dans une telle horreur des êtres humains si affaiblis, si terrorisés, ont-ils trouvé la volonté de prendre ces risques pour l’Histoire? Car c’est toute la difficulté qui nous est posé à nous spectateurs du XXI° siècle de nous efforcer de saisir une réalité aussi inimaginable que les fantastiques phénomènes astronomiques de la SF. A chaque acte de bravoure, à chaque incident improbable on ne peut s’empêcher d’imaginer une lubie de scénariste. Et pourtant… On peut imaginer un choix idéologique de Colombo et Rubio de caler cet effort des acteurs dans une idéologie communiste, seul élément permettant, en transformant ses militants en soldats, d’envisager cet impossible projet. Ce fut une réalité en bien des endroits et le scénario fait comprendre à la fin à Boix combien Staline se souciait peu des hommes sous son drapeau. Le photographe était semble-t’il une forte tête, un caractère bien trempé, mais pourtant…Le photographe de Mauthausen – Salva Rubio – Pedro J. Colombo – Aintzane  Landa – héros de guerre – camp double-planche – Branchés Culture

L’album commence immédiatement à l’arrivée des espagnols dans le camp, l’un si ce n’est le plus terrible camp de la mort nazi, un camp créé pour tuer les prisonniers politiques par le travail, sur le même modèle que le Goulag soviétique. Une carrière marquera dans la roche la souffrance de ces hommes qu’une impulsion soudaine d’un garde peut projeter se fracasser plusieurs dizaines de mètres plus bas. Ces barbelés sur lesquels on ordonnait aux prisonniers d’aller s’embrocher avant de les exécuter dans un simulacre d’évasion. Les nombreux films sur la période nous ont montré des brochettes d’ordures que l’on a toujours du mal à imaginer réelles. Mais ce qui change la donne dans cet album, malgré un dessin peu réaliste qui s’inscrit dans un registre BD presque jeunesse, ce sont les clichés. Recomposés en dessins pour un grand nombre, on peut les voir dans le très volumineux dossier documentaire qui revient sur ce camp, son fonctionnement, ses exécutions. Ainsi cette visite de Himmler parcourant les espaces du camp, du calvaire des prisonniers entouré de sa cour d’officiers dans leurs beaux costumes Hugo Boss est glaçante.Le Photographe de Mauthausen – Salva Rubio & Pedro Colombo - Benzine  Magazine

Militant communiste convaincu, Francisco Boix comprend vite que ce qui est en jeu c’est le témoignage une fois la guerre terminée. Pour ceux qui ont été abandonnés par la France dans la guerre civile espagnole, envoyés au casse-pipe car communistes, martyrisés à la demande de Franco comme mauvais espagnols, il n’y a pas d’espoir d’en sortir vivants. Mais l’idéal de justice quasi religieux des communistes les pousse à cette folie pour faire sortir des preuves. Après une intrigue montée comme un thriller (le scénariste travaille dans le cinéma), nous verrons enfin Boix forcer la porte du tribunal de Nuremberg où il n’avait pas été convié à témoigner, soutenu par Marie-Claude Vaillant-Couturier.Le tribunal fait bien peu de cas des clichés dont seuls quelques uns sont utilisés. Car les auteurs nous font comprendre que l’enjeu était déjà politique, un jeu à quatre alors que le dictateur Franco ne sera aucunement inquiété et pourra poursuivre l’idéal fasciste jusqu’à sa mort.

Histoire incroyable, très bien écrite, portée par un travail documentaire saisissant, l’album souffre donc seulement de dessins un peu décalés par rapport à la rigueur du propos, au drame humain et à la réalité de l’affaire. Cela atténue un peu l’immersion avec l’avantage imprévu de faciliter l’immersion dans ce quotidien très noir. Il n’en reste pas moins un album marquant qui fait œuvre de pédagogie en nous rappelant comme jamais trop la folie absolue de cette période.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s