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La plus belle couleur du monde

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Manhua de Golo Zhao
Glénat (2019) 2021, 584 p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Coup de coeur! (1)

Rucheng est au collège dans une classe d’arts. Peu à l’aise dans les relations humaines, il aime en secret la talentueuse Yun. Autour de lui la vie du collège se passe, faite d’amourettes, de rivalités et de normes sociales imposées par le régime communiste. Tiraillé entre ses idéaux, sa lâcheté et ses émotions, il s’efforce d’être celui qu’il veut être, un simple adolescent dans la Chine des années quatre-vingt-dix…

Plus belle couleur du monde (La) (par Golo Zhao)Je suis très content de pénétrer l’univers coloré du chinois Golo Zhao à l’occasion de ce monumental pavé de plus de cinq cent pages! J’avais découvert l’auteur à l’occasion de mon unique séjour au festival d’Angoulême alors que sa première série La Ballade de Yaya était en cours de publication dans un petit format à l’italienne chez l’éditeur associatif Fei. J’avais immédiatement été scotché par la puissance des couleurs et le professionnalisme de cet auteur présenté sur les stand amateurs du festival. Entre temps l’artiste a beaucoup publié en variant les genres graphiques et les formats, que ce soit sur des séries jeunesses, adultes ou des one-shot, en couleur comme en noir et blanc. Si La meilleur couleur du monde et ses séries les plus populaires sont remarquables par leur aspect Anime (Zhao est diplômé des beaux-arts mais aussi en cinéma) et leur colorisation très agréable, il a montré l’étendue de sa technique dans des découpages et des traitements qui le rapprochent bien plus de la BD franco-belge que du manga.

La plus belle couleur du monde est sans doute le projet le plus ambitieux, le plus personnel aussi, de son auteur. Véritable chronique d’une Chine post-guerre froide, on ressent au fil des pages un certain vécu de Golo Zhao bien que l’époque du récit soit antérieure à ses propres études (Zhao est né en 1984 et trop jeune pour avoir été collégien lors de la sortie de la gameboy pocket). S’inscrivant dans une mode de la nostalgie 1980-90 (notamment au cinéma), le découpage est parsemé de moments, d’objets qui marquèrent cette époque. Si nous français connaissons mal l’histoire récente de la Chine, on ressent les frustrations communes d’une jeunesse désargentée confrontée à des gosses de riches paradant en Nike Air Jordan, prenant d’énormes La plus belle couleur du mondeplateaux à MacDonalds et exhibant leurs discman sony et leurs gameboy. Le principe communiste renforce ce sentiment d’injustice pour le héros en nous montrant les effets de l’ouverture économique où des happy few s’engouffrent pour s’enrichir malgré l’égalitarisme initial du pays. On découvre pourtant une certaine modernité, loin des images misérables que l’occident se plait souvent pour montrer l’URSS et la Chine communiste. En cela l’album est une très belle tranche d’histoire à hauteur d’homme (ou d’adolescent) et pourrait presque se réclamer du documentaire.

L’aspect psychologique est le plus travaillé et le plus intéressant. Monté presque comme un thriller, La plus belle couleur du monde progresse à mesure que Rucheng constate, hésite, lance des hypothèses sur ce qu’il pense avoir vu. Vu à la première personne, le récit est parsemé de réflexions intérieures joliment illustrées par des séquences très drôles destinées à matérialiser les émotions du personnage. L’auteur ne donne jamais de réponses, laissant le collégien à ses conjectures. Nous, lecteur, prospectons également, pris dans un jeu où nous voulons des réponses et impliqués en cela dans un procédé très immersif. Si l’aspect artistique, non négligeable, fait penser à Blue Period (antérieur à cet ouvrage), les côtés réflexifs pourront évoquer le très beau My broken Mariko. Très dur par moment, sur les questions de harcèlement notamment, l’histoire garde pourtant un ton léger parsemé de visions urbaines et végétales avec un aspect contemplatif qui sied parfaitement aux pensées du personnage.

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH971/z-012-3d1d0.jpg?1625573153Graphiquement c’est bien évidemment un régal continu. D’abord par ses couleurs très douces et magnifiquement pertinentes, Zhao parvient avec un immense talent à poser des atmosphères que seul le cinéma parvient habituellement à capter. Le caractère cinématographique saute aux yeux avec un sens du découpage, en cadrages très serrés et très grandes cases (entre 2 et 4 en moyenne par page) qui permettent de nous jeter dans ces journées ensoleillées de collège. On ressent le temps passer, le cerveau de Rucheng mouliner sans cesse et les émotions passer sans dialogues, par des regards, des cadrages, des mouvements. Sous un trait qui paraît simple, l’auteur montre une maîtrise technique incroyable, jouant sur les éclairages et les nuances pour donner une véracité étonnante à ses personnages.

Tout cela fait logiquement de La plus belle couleur du monde un franc coup de cœur à la lecture très facile qui ne voit pas passer les presque six-cent pages. Un très beau moment d’émotions, de vérité humaine autant qu’une chronique historique, et l’œuvre de maturité d’un grand auteur.

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3 commentaires sur “La plus belle couleur du monde

  1. Très bel article qui donne envie de découvrir l’auteur et son œuvre. Les références que tu cites font partie de celles qui me plaisent le plus dans forcément ça ajoute à mon envie. Après dois-je commencer par ce titre là ou par la balade de Yaya qui me tente depuis des années, je ne sais pas.

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