***·BD

Nada

La BD!

BD de Doug Headline et Max Cabanes
Dupuis-Air Libre  (2018), 88., One-shot.
D’après Jean-Patrick Manchette.

C’est avec grand plaisir que je me suis remis dans les adaptations en BD des ouvrages de Jean-Patrick Manchette par Max Cabanes et le fils de l’écrivain, Doug Headline. J’avais découvert tout ce beau monde via un cadeau, la Princesse de sang (première des trois adaptations sorties) qui m’avait beaucoup plu et intrigué. Comme je le dis régulièrement concernant des adaptations de livres en BD ou sur des documentaires, la présence de bonus faisant le lien avec le matériau d’origine me semble une évidence. C’était le cas sur la Princesse qui jouissait d’une documentation très fournie et agrémentée d’illustrations magnifiques de ce très bon artiste. Sur Fatale comme sur Nada il n’en est rien et l’on nous balance une fin abrupte. Franchement désolant et incompréhensible, d’autant qu’avec l’héritier de l’écrivain dans l’équipe il ne devait pas être très compliqué de trouver des manuscrits, photos et autres explications… Nada est le quatrième roman de Manchette, paru en 1972, soit contemporain des événements racontés, et la seconde adaptation BD (après la Princesse de sang et Fatale donc). Il a été adapté au cinéma par Claude Chabrole en 1974.

couv_344610Au début des années 70 un groupe d’anarchistes au parcours divers et aux convergences politiques variables décide de passer à l’action en enlevant l’ambassadeur des Etats-Unis. Entre professionnalisme terroriste et insouciance violente, ils organisent leur enlèvement avant d’être pris en chasse par le redoutable commissaire Goémond, chien enragé d’un pouvoir politique qui n’entend pas l’extrême-gauche mener à terme son coup d’éclat…

Nada + ex-libris offert de Max Cabanes, Doug Headline, Jean ...Étrange ouvrage que ce Nada dont la très jolie couverture suggère une intrigue autour d’une femme… cette Véronique Cash, superbe femme libre qui participera à l’odyssée sanglante du groupe Nada. Or il n’en est rien puisque ce personnage, très charismatique, n’arrive que tardivement dans l’histoire après une bonne soixantaine de pages de mise en place un peu laborieuse. Le roman n’est pourtant pas très volumineux et si l’on regarde l’album en entier on ressent un manque de concision, sans doute cinquante pages de trop. Si je prends le temps de parler du format c’est parce que les faiblesses de cet album sont pour beaucoup liés à la pagination et l’économie de moyens qu’elle implique. J’y reviens.

L’ouvrage prend le format et le rythme des longues chroniques criminelles des films des années soixante-dix, suivant lentement l’ennui de personnages médiocres, désœuvrés, pour lâcher par moment des orages de violence soudaine et définitive. Cette efficacité est à double tranchant car elle renforce l’action mais rallonge la narration. Celle-ci, adoptée par le duo dès la Princesse de sang, utilise des encarts supposés découpés du texte original, apportant une authenticité en même temps qu’un style de roman policier très à propos. C’est important car l’on profite du style de Manchette  (que l’on soit féru de l’écrivain ou simplement de BD) et que cela compense certaines cases parfois très frustes du fait du style de Max Cabanes.

Cabanes & Headline: Manchette dans le sang | BoDoï, explorateur de ...La première qualité de l’album est sa reconstitution de l’époque, très impressionnante de vérité, faite de mille et un détails insignifiants, qu’ils soient verbaux, référence géographique ou style des personnages (en mode pattes d’eph et coiffures à la con). Je ne suis pas franchement fana de la décennie soixante-dix et je me suis pourtant plongé avec délice dans cette vision d’une époque qui nous apparaît tellement vraie. La portée politique, elle, tarde un peu. On nous présente bien sur par moment quelques altercations idéologico-révolutionnaires de ces bandits anarco-alcooliques avec de vives piques de Manchette sur le n’importe quoi de ces logorrhées des personnages. Mais il faut attendre la dernière séquence pour comprendre le message, l’emballage général du projet. Car l’auteur original tape autant sur ses « héros » que sur les autorités. Si la bande est composée d’un révolutionnaire international romantique, d’un alcolo nihiliste, d’un philosophe fils à papa violent ou d’un vieux-beau de l’ancien temps, le pouvoir alterne entre ce commissaire adepte de la torture et des exécutions sommaires et un cabinet ministériel bien éloigné du respect de Splitter Verlag - Comics und Graphic Novels - Nadala loi… En militant d’extrême-gauche, Manchette dénonce ainsi la version terroriste (active à l’époque) de son courant politique autant qu’une France bourgeoise, vaguement raciste et tout à fait disposée à se laisser trousser par un Etat aux méthodes pas si éloignées du régime de Vichy.

Dès la seconde moitié de l’album le rythme change totalement, s’accélère pour entrer dans une longue odyssée vers une mort qu’on sent assez vite inéluctable sans encore savoir ni qui ni comment. Le réequilibrage avec l’apparition du grand méchant (le commissaire Goémond) se fait sentir en donnant plus de consistance à l’action, plus de simplicité aussi. Il faut dire que le lettrage des bulles n’aide pas, bien élégantes mais assez peu lisibles et que le choix de découpage laisse parfois dubitatif dans les enchaînements. Malgré un retard à l’allumage on se retrouve happé sur le reste de l’album.

Entretien avec Max Cabanes à Quai des Bulles 2018 - Comixtrip -Le dessin de Max Cabane est toujours aussi surprenant, capable de sublimes visions, souvent en portraits, comme de vagues croquis assez laids. Il est difficile de comprendre comment des cases aussi disparates peuvent se juxtaposer dans un même album. La technique de l’auteur est évidente et parfois donc magnifiques. Mais le style ne suffit pas à justifier des rough qui n’apportent rien. J’avais déjà fait le constat sur la Princesse de sang et le confirme sur Fatale. On peut bien entendu accepter des choix graphiques d’un auteur mais lorsqu’il montre ce dont il est capable, lorsqu’on voit la grosse pagination de l’album, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit là d’une gestion du temps qui aboutit à un ouvrage graphiquement à demi fini. Vraiment dommage.

Il ressort de cette lecture une impression mitigée d’un projet pas bien ficelé. Les adaptations ne sont jamais faciles de par le carcan qu’elles imposent. Le dessinateur a fréquemment indiqué le grand plaisir qu’il prenait à travailler sur ces ouvrages de Manchette (un quatrième est en préparation). Pour peu qu’il peaufine un peu plus la totalité des planches sur des formats plus classiques il a le matériau et le talent pour proposer des albums majeurs à l’avenir. Nada n’est pas le meilleur album de la collection. Trop gros, trop lent à démarrer, il garde néanmoins des atouts lorsqu’il se simplifie à l’extrême dès la séquence de la fermette où point l’ombre de Sam Peckinpah ou de Verneuil.

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