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Les Indes fourbes

BD d’Alain Ayroles et Juanjo Guarnido
Delcourt (2019), 160 pages, one-shot.

couv_370204Les albums qui jouissent d’une telle attention matérielle (pour une édition classique) sont rares, surtout chez un éditeur comme Delcourt. Si certains lecteurs ont trouvé le prix trop élevé (trente-cinq euros soit l’équivalent d’une intégrale sur une série en quatre volumes…) je trouve pour ma part que l’objet porte à lui seul toute la qualité du projet, de A à Z, avec un format plus grand que la BD classique, des dorures (on aurait pu avoir un gaufrage pour le même prix), un ruban rouge pour marquer la page, des intérieurs de couverture reprenant une carte ancienne en haute résolution (… ce n’est pas toujours le cas), une page de titre reprenant l’aspect des livres anciens, des pages d’intertitre décorées… bref, les auteurs ont mis les petits plats dans les grands et cela mérite un gros Calvin édition de toute évidence. Comme on dit, un album pour se faire plaisir et que l’éditeur aurait tout à fait pu sortir à Noël pour un énorme carton. A noter une édition encore plus grand format en Noir&Blanc qui sort en novembre… et qui me rend très sceptique quand à son intérêt quand on voit la technique utilisée par Guarnido et la force des couleurs. Certains dessinateurs sont des encreurs fous qu’il faut lire en NB (comme son compatriote Roger), Juanjo Guarnido n’en fait pas partie. Bruno Graff sort également un album spécial (qui semble bien plus intéressant mais risque de coûter cher) en décembre.

Pablos est attaché dans la salle de torture, les yeux hagards, la barbe longue. Il est interrogé par l’Alguazil majeur quand à l’origine de son médaillon en or et la disparition de l’Hidalgo Don Diego. Nous sommes aux Indes et la fièvre de l’Eldorado a conquis tout le monde. Pablos va nous narrer ses aventures. Ou pas… vous verrez bien!

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"J’ai mis très longtemps à lire cet album sorti fin août car vu le morceau j’ai vu tout de suite qu’il fallait de bonnes conditions pour l’apprécier. Vue la taille il n’est d’ailleurs pas tout à fait adapté à la lecture au lit mais passons. Comme dit plus haut, un tel objet vous met d’office dans des (bonnes) conditions particulières, de par le luxe et l’immersion dans l’univers des récits picaresques, de l’imprimerie et des aventures en un temps où les inégalités étaient le lit de la monarchie assise sur son tas d’or mais où malgré le poids des classes sociales tout était possible à qui s’en donnait les moyens. Alain Ayroles, amoureux de la langue et de l’époque dite Classique comme il a pu le montrer avec sa série De capes et de crocs, a produit avec Les Indes Fourbes son grand œuvre, un monumental scénario qui rangerais presque le dessin de son comparse espagnol au second plan. Et ce n’est pas un mince exploit tant le dessinateur de Blacksad est considéré comme l’un des plus virtuoses du circuit. Projet plus ou moins secret, on comprend d’ailleurs mieux la faible productivité du dessinateur sur sa série best-seller quand on imagine le temps qu’il lui a fallu pour produire ces quelques cent-cinquante planches des Indes fourbes, probablement en parallèle des aventures du chat détective.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Présenté comme la seconde partie du roman picaresque écrit par Francisco Quevedo (comparse du Capitaine Alatriste dans les romans d’Arturo Perez-Reverte), l’album s’inscrit à la fois dans un genre très balisé et s’en émancipe totalement par la structure complexe qu’il adopte. En trois chapitres, un prologue et une épilogue, Ayroles va balader son lecteur au fil des versions de cette histoire où l’on comprend assez rapidement que le coquin Pablos nous raconte à peu près ce qu’il veut ou plutôt ce que l’Alguazil enfiévré par l’or veut entendre. Il faut être concentré sur la première partie puisqu’il y est fait référence à des évènements et personnages que l’on ne découvrira que plus tard. C’est donc bien la quête de l’Eldorado qui est le sujet de l’histoire… ou plutôt de sa première version. Car, récit picaresque, il est surtout question de la vie réelle, inventée, imaginée, d’un gueux parti aux Indes, pays des sauvages indiens et conquistadores, de la toute puissance de l’Église et d’une morale conservatrice dont le bas peuple n’a que faire. Il y a ainsi un message hautement politique dans cet album qui commence comme une farce d’aventure pour s’achever en pamphlet sur l’Ancien Régime à la mode espagnole. La forme et le projet des auteurs restent grand public et sont emplis d’aventures et de bons mots. Il ne s’agit donc pas d’une BD sérieuse ni politique, mais le propos final qui adopte le point de vue de Pablos donne ce supplément d’âme qui différencie les belles et bonnes BD des grandes BD. Annoncée comme telle, Les Indes Fourbes est bien une grande BD qui fera date au même titre que les monuments de Bourgeon ou le Chninkel de Van Hamme et Rosinski.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Le dessin caresse l’œil, mais rappelle plus un joli Disney que les précédents albums de Guarnido, plus sombres, plus virtuoses. Autre projet, les Indes fourbes montre plutôt le talent de coloriste et de caricaturiste du dessinateur. Pas une case ne manque d’une tronche tordante qui répond aux facéties langagières du scénariste. L’album se propose en cinémascope avec de très nombreuses cases en pleine largeur qui permettent d’apprécier les paysages et décors, de poser des panoramas qui nous font voyager au travers du continent. Cela a une incidence sur la temporalité du récit mais celui-ci étant en aller-retours cela ne pose pas vraiment de problèmes. Plusieurs fois les auteurs nous envoient en outre des pages muettes, généralement lors de combats rageurs, violents, qui tournent souvent en boucheries nous rappelant le Mission de Roland Joffé. Mais si la situation des indiens et certaines problématiques de la Conquête sont évoquées, ce n’est pas le cœur du récit qui se concentre sur les pérégrinations de Pablos, dont ces dizaines de pages monumentales, bluffantes où se déroule le récit muet de l’expédition vers l’Or. Rarement BD se sera permise ce luxe de place qui nous laisse bouche bée. Le dessin n’est pas vraiment minutieux du fait d’une technique peu encrée et en couleurs directes (avec l’aide du grand coloriste Jean Bastide), mais cela n’empêche pas le dessinateur de charger ses cases au maximum, donnant à cet album des explosions de couleurs qui marquent les rétines.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Jusqu’à la conclusion l’on ne sait pas où l’on va. L’album aurait presque pu adopter la forme d’une série en trois volumes. Les histoires manipulatrices sont toujours appréciées mais au risque de prendre le lecteur pour un jambon en tombant dans la facilité. Ce n’est pas le cas ici et la boucle se boucle magnifiquement avec une conclusion grandiose, ample à l’échelle de cet album hors norme. On appelle ça un Must-have.

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