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Le cœur des amazones

BD du mercredi
BD de Géraldine Bindi et Christian Rossi
Casterman (2018), 156 p. monochrome.
9782203093768

L’ouvrage est très copieux, très dense, avec un format large et une maquette harmonieuse reprenant une typographie de type Grèce antique. La couverture est intrigante bien qu’elle ait pu être plus attirante.

Alors que les grecs assiègent Troie, une horde de femmes guerrières enlève des soldats. Ce sont des amazones, clan de femmes isolées dans une forêt insondable et fonctionnant dans un régime matriarcal qui semble proche du paradis. Mais les cœurs peuvent diverger des coutumes lorsque les hommes font irruption dans ce monde clos…

Le cœur des amazones est clairement un ouvrage féministe, écrit par une femme, et dont l’esprit initial  (en bien plus sérieux) est proche de celui de Mondo Reverso, la farce de Bertail sortie cette année. Image associéeMais si l’idée est une réflexion sur la place et le rôle de la femme dans nos sociétés, ici on est tant graphiquement que dans le traitement, dans quelque chose de beaucoup plus réaliste, voir pesant. L’album a beaucoup fait parler de lui cette année, notamment quand à l’épaisseur du projet, qui a nécessité un très gros travail. Sur ce point je donnerais une première réticence. L’histoire telle qu’elle est traitée ne justifiait pas à mon sens un album si volumineux, qui du fait de la place dont il dispose, ne cesse de faire des aller-retour géographiques ou entre les personnages, avec une impression de redondance. L’intrigue est longue à se mettre en place, avec  en somme trois parties: l’enlèvement des hommes et la découverte de cette société idéale, le problème de la reine, interdite d’amour tant qu’elle n’a pas trouvé de sang royal, la crise et l’irruption du fantastique. Dans ce cadre l’album nous fait assister à un nombre important de rapts et confrontations entre les hommes et les femmes, qui auraient gagné à être simplifiés. Le message, intéressant, est bien celui du risque de l’isolationnisme et de l’individu face à un système idéologique contre Nature. Les amazones sont des femmes et ont besoin de sexe et d’amants. On aurait pu nous présenter cette société comme homosexuelle (cela aurait été cohérent) mais cela n’a pas été le choix des auteurs qui les montre comme frustrées et dépendantes de l’homme et de leur fragilité, sous des couverts de guerrières impitoyables.

L’histoire décolle avec Achille, dont le look un peu 70’s est étrange, comme d’autres  personnages aux allures d’amérindiens ou le fait de présenter les personnages nus sur la quasi totalité de l’album. On comprend le concept d’une époque pré-historique où les dieux et les héros sont encore parmi nous, proche des mœurs grecques sans pudeur et d’un aspect tribal que les auteurs ont voulu donner à cette peuplade. Mais très basiquement, comme pour un album de SF présentant des personnages en uniformes similaires, au fil des 150 pages on tombe dans une certaine banalité graphique, d’autant que le dessin de Rossi (volontairement ou non) n’apporte rien de sensuel aux formes nues. Son style de dessin donne également une certaine statique que je trouve dommage, surtout que sa maîtrise anatomique du mouvement est sans aucun accroc. Question de goûts. Le sépia en lavis est évidemment très esthétique mais le fait que seuls les premiers plans soient ainsi texturés (parfois toute la case, sans que l’on sache pourquoi là et pas ici), laisse un certain nombre de cases étonnamment épurées voir non finies.

La meilleurs partie  de cet album – qui confirme pour moi que les auteurs auraient dû assumer une histoire mythologique symbolique – est à compter de l’irruption du fantôme Chiron (je vois renvoie à l’excellente série d’Edouard Cour Heraklès qui explique très bien qui est qui). Les dialogues deviennent drôles par moment, relâchant une ambiance lourds et faisant respirer le scénario. La multiplicité des protagonistes se retrouve simplifiée à des éléments archétypaux qui aident à raccrocher le lecteur: la reine révolutionnaire, l’ancienne conservatrice, la shaman en lien avec les esprits… Cela permet de faire enfin évoluer un débat sans fin sur la place des hommes et d’évacuer le contexte troyen qui ne justifie pas de revenir souvent dans l’histoire.

Vous aurez compris que j’ai été déçu par cet album qui avait été présenté comme très réussi. Je n’ai pas pris beaucoup de plaisir ni graphique ni textuel, tout en reconnaissant le très gros boulot qu’il a représenté. Le projet me semble bancal et finalement n’arrive pas à toucher son but. Le message politique est caché, le féminisme est relatif (j’ai trouvé l’album de Bertail beaucoup plus percutant et profond sur ce plan). Je m’attendais à une analyse ethnographique de cette société comme peuvent le faire Bourgier et David sur l’exceptionnelle série Servitude… Il est possible qu’il s’adresse à une sensibilité féminine (je l’ai déjà constaté sur certains albums), mais personnellement le temps passé dans cet univers d’amazones pourtant attirant m’a laissé stoïque. Dommage.

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