***·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

La trouvaille du vendredi #3

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


Léna, le long voyage et les trois femmes…

BD de Pierre Christin et André Juillard
Dargaud (2006-2009), 54 p/album, 2 tomes parus.

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couv_57770Albums parus dans la collection « Long courrier« . Les couvertures aux couleurs chaudes, si elles mettent bien en avant le personnage principal et le trait de Juillard, restent assez classiques, assez ancienne école et pas forcément très attirantes. Vraie-fausse série commencée en 2006 par un one-shot « Le long voyage de Léna » suivi de façon inattendue trois ans plus tard par « Léna et les trois femmes« , Léna est plus un concept qu’une intrigue suivie et pourrait donner lieu à des suites.

Dans le premier tome Léna est une mystérieuse jeune femme parcourant l’Europe centrale pour une mission que l’on comprend être liée à de l’espionnage. A mesure qu’elle emprunte divers moyens de transports, découvre des pays silencieux, peu peuplés, l’on apprend ses motivations et ce qu’elle sait de sa mission. Il s’agit surtout d’un voyage initiatique destiné à faire un deuil introspectif.

lena1-planc_57770Plus tard on la retrouve en Australie où elle a tenté de refaire sa vie sans pourtant pouvoir s’extraire de sa mélancolie. Là elle est contactée par son recruteur du Quai d’Orsay qui lui demande d’accomplir une nouvelle mission pour contrer le terrorisme djihadiste.

Lorsque l’auteur des Phalanges de l’ordre noir et celui du Cahier bleu se retrouvent, cela donne une étonnante mixture d’espionnage contemplatif… Il est toujours singulier de voir deux auteurs chevronnés s’associer et parvenir à conserver ainsi leurs sensibilités et spécificités. Pierre Christin est un amateur d’espionnage, d’analyse fine de l’actualité, plus Le Carré que Jason Bourne. Dans ce diptyque il parvient à proposer à son acolyte une trame sérieuse, juillard-le-long-voyage-de-lc3a9na-planche-37-from-albumdocumentée, documentaire (des crédits photos des lieux « visités » sont indiqués en fin d’ouvrage) qui pourrait se rapprocher du traitement en voix off et pédagogue d’un Emmanuel Lepage. Si l’ensemble du récit est fortement teinté des pensées de Léna (peu de bulles donc), le deuxième volume est plus axé sur le principe d’infiltration d’une cellule djihadiste proche du traitement adopté sur la série récente Le Bureau des légendes. Chez Juillard la « Ligne claire » n’est pas que graphique, on est parfois proche du nouveau roman dans l’atmosphère décrite. L’illustrateur s’il est très précis sur ses décors, s’intéresse surtout aux personnages, à leurs regards, sous les commentaires mentaux de la narratrice. Beaucoup de choses passent dans les silences et les paysages observés.

Le Long voyage nous intéresse par les décors fascinants d’une Europe centrale disparue, sorte de voyage initiatique dans le temps dans lequel surgit subrepticement une action, un dialogue, avant le retour sur la route. La finalité du voyage ne nous est donnée que très tard, en sorte de prologue à un second volume plus scénarisé. Là Christin reprends la main en dressant un tableau actuel des pauvres hères, des paysans incultes manipulés par des Cheikh autoproclamés comme cet homme « vivant tantôt dans des hôtels de luxe londoniens tantôt dans une grotte afghanes« . Tout au long du récit (très féministe) ce sont de jeunes femmes qui sont utilisées par des hommes cultivés, possessifs qui utilisent la religion pour leurs fins politiques ou personnelles. juillard3Peu de caricature dans ce volume pourtant, aucun vieux libidineux fréquentant les prostituées comme Van Hamme a pu nous décrire son imam dans le cycle Chassé-croisé/20 secondes. Le scénariste veut coller au réel et y parvient. Si les planches des Trois femmes sont moins attrayantes que sur le Voyage c’est à cause de ces scènes d’intérieur parisien, intéressantes mais moins graphiques. L’ensemble des deux volumes, différents et complémentaires, forme un fascinant voyage, intellectuel, dans les rouages du monde de l’espionnage, fait de psychologie et survolé par ce fantôme qu’est Léna, sorte d’observateur démiurge de ses contemporains. Une sorte de pause dans le brouhaha de la BD blockbuster, emportée par le trait toujours aussi élégant d’André Juillard.

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